Du beurre ou des canons

Le livre explore l’expérience de la faim et des privations, constitutive de l’histoire allemande au début du vingtième siècle, ainsi que le reflet de cette expérience dans la mémoire sociale, comprise comme un cadre de mise en sens du présent et de sa projection sur le futur.

Le site web accompagnant ce livre a pour but de faire connaître à ses lecteurs certaines des images que son auteur a trouvées au fil de ses recherches.

Pour ce faire, le site utilise une carte accessible sur le site de David Rumsey. La carte date de 1936, soit l'année où l'Allemagne accueillait les éditions d'hiver et d'été des jeux olympiques, et visait à faire la promotion du tourisme.

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Liberté et pain

Environ 750,000 civils allemands sont morts de faim pendant le blocus imposé par les Alliés en 1914-19, ce qui en désillusionna beaucoup envers le modèle libéral - sur lequel l’Allemagne industrielle s’était construite - qui appelèrent à la réorganisation de l’agriculture et de l’économie selon des principes d’autosuffisance alimentaire. La prise du pouvoir par les nazis leur donna l’occasion de mettre ces principes en œuvre et d’opérer une révolution culturelle où toutes les facettes de la vie quotidienne furent transformées à la lumière de cette expérience traumatique. Käthe Kollwitz a saisi l'horreur de cette dernière dans une gravure représentant un enfant mourant d’inanition dans les bras de sa mère, elle-même émaciée

K. Kollwitz, « La Faim », gravure, 1923.

Sang et terre

L'Allemagne avait exporté au cours du vingtième siècle des biens industriels et importé des denrées alimentaires, ce qui l'avait rendue vulnérable à un blocus. Après-guerre, nombreux sont les Allemands à privilégier une « colonisation intérieure » de leur pays, particulièrement à l'est où les campagnes s'étaient vidées au profit des régions industrielles de l'ouest. L'engouement initial pour la révolution industrielle cède place à une nostalgie de l'Allemagne rurale de jadis où les fantasmes liés à la race se développent autour de théories liant le sang et la terre, une réalité bien illustrée sur cette couverture de la revue Odal (organe officiel de propagande de l’idéologie Blut und Boden).

Page couverture de la revue Odal, octobre 1940.

Du beurre ou des canons

Ayant été amputée par le traité de Versailles de près de 46 000 km2, en plus de perdre ses colonies outre-mer, l'Allemagne ne pouvait guère espérer nourrir sa population avec seulement son agriculture. Aussi s'intéresse-t-on, d'abord dans la République de Weimar, puis dans l'Allemagne nazie, aux ressources alimentaires de la mer, « notre seule colonie  », comme le dit Darré, ministre de l'Alimentation et de l'Agriculture. Quand ces ressources s’avérèrent insuffisantes, les comptables du Reich commencèrent à se livrer à un inventaire exhaustif des ressources caloriques des pays voisins, comme dans cette carte qui montre le bilan négatif (rond noir) ou positif (rond blanc) des pays selon que leurs ressources alimentaires nationales étaient insuffisantes ou excédaient au contraire les besoins de leur population.

« Europas Nahrungsmittelversorgung », 1940, BAL NS10/107.

Une alimentation pure, pour une race pure

L'autarcie alimentaire aurait pu être atteinte plus rapidement si les nazis avaient été en mesure de contrôler qui mangeait quoi et en quelle quantité, ce que la guerre leur permit de faire avec l’introduction des cartes de rationnement. Dorénavant, les experts nazis étaient en mesure de comptabiliser le nombre exact de grammes de pain, de viande, de beurre, d’œufs, de margarine, de marmelade, de sucre ou de lait auquel chaque individu avait droit, selon sa physiologie, sa race et sa fonction sociale. Le rationnement était aussi une tentative de composer avec le fait que les prix des aliments variaient beaucoup d’une ville à l’autre, Goldberg étant la moins chère à l’époque et Stuttgart la plus chère.

« Carte de ration supplémentaire de pain pour les travailleurs lourds », 1939, BAL NS10/107

D'abord allemands, ensuite chefs

L'autarcie alimentaire signifiait de cuisiner avec seulement des aliments locaux, ce qui pouvait poser un défi pour une génération de chefs formés à cuisiner des aliments étrangers, à commencer par les épices. De façon à répondre aux nouvelles exigences nationales en cuisine, nombreux furent les chefs à se tourner vers les livres de recettes du passé, quand l'Allemagne mangeait encore local. Les chefs réinventèrent ainsi l'Eintopf (pot-au-feu). Ce plat fut investi dans l'Allemagne nazie d'une très grande charge symbolique; consommé collectivement lors des « Eintopfsonntag » (dimanches du pot-au-feu), il agissait comme une « eucharistie nationale » au cours de laquelle toutes les classes sociales se fusionnaient dans la Volksgemeinschaft (communauté du peuple).

Mikhail Romm, Fascisme ordinaire, 1965, 68 min, son, n. et b.
Voir sur archive.org

La force à travers la joie

Si la nourriture pouvait servir à rapprocher entre elles les classes sociales, elle pouvait aussi aider les différentes régions de l'empire à mieux se connaître. Les guides de voyage qui paraissent sous le Troisième Reich font la part belle aux cuisines régionales, tandis que le Front allemand du travail (DAF) offre à ses membres, à travers son organisation « Force à travers la joie » (KDF), des voyages à travers l'Allemagne où la gastronomie est au programme, dont notamment un voyage sur la route du vin pendant la saison des vendanges rendu possible par la combinaison de plusieurs innovations : les autoroutes, la « voiture du peuple » (Volkswagen) et la promotion du voyage comme un moyen pour la classe ouvrière de refaire ses forces.

Publicité de voyage. Frohe Fahrt mit KDF: Urlaubsfahrten 1939. Berlin, Verlag der Deutschen Arbeitsfront, 1939.

Le grand laboratoire de la santé

Le Front allemand du travail ne s'occupait pas seulement de divertir ses ouvriers. Il veillait également à la création de cantines de travail, qui avaient pour but d'augmenter la production. On avait, en effet, observé que la capacité de production des ouvriers augmentait au cours de la matinée, mais déclinait plus ou moins rapidement autour de midi. Avec les cantines, on évitait que, comme auparavant, l’ouvrier ne soit contraint à manger sur le pouce son lunch, dans quelque coin de l’usine, au milieu des machines. L’objectif était de faire en sorte qu’il y ait moins de sandwichs et moins de chaises pliantes (Klappstullen) sur les lieux de travail et davantage de repas chauds pris dans de vraies salles à manger, ce qui était censé augmenter la productivité. En mai 1942, 2,5 millions d’Allemands consommaient au moins un repas par jour dans une cantine de travail.

Page couverture de la revue Krupp, vol. 26, n˚ 4 (15 novembre 1934).

Les bouches inutiles

Ayant au préalable établi une hiérarchie fondée sur la race censée déterminer le nombre de calories auquel chacun avait droit, les experts nazis se servir de cette hiérarchie pour mener des exterminations de masse, imaginées par eux comme étant la solution finale au problème alimentaire de l’Europe. Si l'image de la chambre à gaz nous vient immédiatement à l'esprit, l'arme de prédilection des nazis fut la faim. Un cinquième des Juifs polonais ont trouvé la mort par la faim dans les ghettos, soit un demi-million. Le Troisième Reich fut également un règne de faim et de mort pour les soldats soviétiques faits prisonniers après le déclenchement de l’opération Barbarossa, le 22 juin 1941. Trois millions trois cent mille d’entre eux sont morts de faim en moins d’un an. On estime qu’environ un million de personnes sont mortes de faim pendant le siège de Leningrad, qui dura presque 900 jours.

Prisonniers de guerre soviétiques dans le camp de Mauthausen. ca. 1941-1944. BA Bild 192-208.

À table avec Hitler

L’image publique d’Hitler était scrupuleusement construite où on le présentait comme étant un homme aux goûts très simples. Il est vrai que le Führer appréciait des plats rustiques du type Eintopf. Mais il ne faut pas oublier que c'est le même homme qui fréquentait hôtels et restaurants de luxe. Il bénéficiait également des services d'un chef. Bien qu'Hitler fût à cette époque végétarien, le chef Krümel pensait que l’on ne pouvait vivre sans viande et aussi glissait-il toujours dans la soupe et les autres plats un filet de bouillon de bœuf ou un peu de gras de porc, ce qui enrageait Hitler. Vers la fin de la guerre, dans la Wolfsschanze (tannière du loup), Hitler ne mangeait plus que des brouets et des purées de pommes de terre tandis que, déconnecté de la réalité, il se répétait inlassablement en abordant pour ses commensaux l’un des quelques sujets qu’il traitait invariablement, dont des questions de nourriture.

Adolf Hitler à table avec des jeunes SA. 1934. © Getty Images/Alamy. Colorisation : Tristan Landry

À propos de l'auteur

Tristan Landry est professeur à l’Université de Sherbrooke (Québec), où il enseigne l’histoire de l’Europe contemporaine. Il est l’auteur de La mémoire du conte folklorique de l’oral à l’écrit : les frères Grimm et Afanas’ev et La valeur de la vie humaine en Russie, 1836-1936 : construction d’une esthétique politique de fin du monde. Il a été bénéficiaire d’une prestigieuse bourse de la Fondation Alexander-von-Humboldt.

Pour apprendre à programmer votre propre carte narrative, consultez son blog. Vous y découvrirez également le jardin historique de l'Université de Sherbrooke, une autre initiative de l'auteur.

Attributions

Merci à Keir Clarke d'avoir partagé son code dans Glitch, ce qui nous a permis d'apprivoiser Waypoints. La police Della Respira est de Nathan Willis. Della Respira est une reprise de la police de caractères Della Robbia de 1913 par American Type Founders, basée sur la police de caractères du même nom de T. M. Cleland. La police Averia Serif Libre est de Dan Sayers. Le doigt qui pointe vient d'Openclipart et est du domaine public. Le présent site Web a été réalisé avec Leaflet et Waypoints.

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